dimanche 24 avril 2011

Vous voulez de mes nouvelles ?

Comme je l'avais dit quelques messages plus haut, je suis tout content d'avoir remporté le concours de nouvelles policières du 1er festival du polar de Clermont-Ferrand.  Aussi, avec l'aimable autorisation des organisateurs, je dévoile la chose. (ça ne changera pas la face de la littérature, mais ça flatte terriblement mon petit égo.) ^^


Ricochets

Lundi. 7 heures.
Comme d'habitude, ce matin-là, il marchait vers sa voiture, sans se presser, sa mallette à la main. Une lumière rasante filtrait à travers les nuages gris. La rue s'animait mollement. D'un doigt, il élargit le col rigide de sa chemise, trop serré par sa cravate. Son pas régulier l'amena à proximité de son véhicule, garé là, comme d'habitude. Il s'arrêta, et posa sa mallette. Il sortit son téléphone portable de la poche intérieure de sa veste et composa prestement le numéro de son domicile. Il ne réagit pas quand retentit la détonation qui assourdit tout le quartier. Puis, indifférent à l'agitation provoquée par le vacarme, il sortit son trousseau, introduisit la clé dans la serrure, l'actionna, ouvrit la portière, ramassa sa mallette (il ne fallait pas l'oublier), s'engouffra prestement dans l'habitacle, referma et, sans se détourner, mis le contact.

Ce même lundi, trois quart d'heure plus tôt.
Elle l'entendit entrer. Comme d'habitude, depuis six mois, chaque matin entre six heures et six heures et quart, il passait prendre une chemise propre, repassée par l'aide-ménagère. Six mois qu'il découchait et résidait à l'hôtel, deux rues plus loin. Six mois qu'elle le trompait, ouvertement maintenant, chaque nuit. Elle prenait soin à ce que son amant soit parti quand il arrivait. Cela ne posait pas de problème, José (il s'appelait José, son amant), était matinal. Jean (il s'appelait Jean, son mari) passait dans le couloir, sa mallette à la main, sans un regard vers la cuisine où elle était assise, buvant son café, en fumant. Il détestait cette manie qu'elle avait de fumer à l'intérieur de l'appartement. Surtout à table. Mais elle n'en avait cure. Aujourd'hui, elle avait choisi de le provoquer. Elle savait qu'il sentait son regard appuyé sur lui quand il passait dans le couloir, devant la cuisine, comme d'habitude depuis six mois. Elle savait qu'il devinait son sourire ironique. Il continuait cependant à faire comme si.
Il était dans la chambre, devant la penderie, face à la glace, essayant de garder une contenance en faisant son nœud de cravate, toujours trop serré, et ce col, trop rigide... Il se figea lorsqu'il la vit se refléter dans le miroir, un sourire éclatant, des perles blanches dans un écrin grenat... Et son regard, la lueur ironique de ses yeux bruns clairs... Il se retourna. Elle s'approcha de lui, le toisa. Derrière elle, le lit, les draps encore défaits. Toujours ce sourire... insupportable ! Il sentait son sang bouillir. Il sentait ses mains se crisper. Il sentait la cravate dans ses mains...

Ce même lundi, quatre heures plus tôt.
José était un besogneux. Mais c'était pour la bonne cause. Il savait comment provoquer la montée du plaisir chez Mylène. Mylène, c'était son nom à elle. Il la travaillait, longtemps, en douceur, progressivement, puis plus intense, crescendo... Il ne la décevait jamais, pas depuis ces six derniers mois où toutes les nuits leur appartenaient... Il fallait juste libérer la place au petit matin, avant l'arrivée de l'autre, Jean, c'était le nom du cocu. Il venait chercher une chemise propre avant de se rendre au bureau. Il ne voulait pas que ça se sache, alors il faisait comme si. José s'en foutait. José était un matinal. Dans son jeune temps, il avait eu intérêt à l'être, pour lever le camp avant qu'on vienne le chercher. José avait connu une jeunesse agitée dans son Pays Basque natal.
Mylène se cambrait, respirait fort, lui griffait le dos emportée par son plaisir et poussait un cri silencieux. Puis son corps retombait. José se mettait alors sur le côté tandis qu'elle allumait une cigarette. (Cette manie qu'elle avait de fumer au lit, déjà que dans la cuisine...)
« - Tu l'as fait ?
Silence.
- Tu l'as fait ? 
Elle insistait. José se taisait.
- Tu l'as fait, oui ou merde ?!
- Je l'ai fait, oui, merde. »

Il reprit : «  Et c'est une connerie. On te soupçonnera, on NOUS soupçonnera !
- T 'as la trouille, hein ? Personne ne fera le lien entre toi et moi, personne ne sait qu'on se fréquente : ici les voisins se mêlent de leurs affaires et la concierge, c'est un digicode. Tu sais dans quoi Jean travaille ? Dans son métier, on se fait des ennemis, de sérieux ennemis. Un client qu'il aura mal conseillé... Les flics n'auront qu'à secouer le premier réverbère pour voir tomber les coupables possibles. »
Silence.
« - Je ne sais pas monsieur l'inspecteur, il était très secret, il ne me disait jamais rien sur ses affaires... Oh mon dieu, quand je pense que j'aurais pu...
- Ça va ! Ça va ! N'en rajoute pas. Demain... Enfin, ce matin, tes soucis seront envolés. Éparpillés, même.
- Cinq ans que je vis avec ce pourri, que je le supporte !... Trop orgueilleux pour divorcer, jusqu'à me laisser avoir des amants sous son propre toit ! Six mois qu'il découche, qu'il dort à l'hôtel, en attendant que je me lasse, que je revienne... Mais je ne reviendrai pas ! Tu sais qu'il a une grosse assurance-vie ? Une chère, avec le métier qu'il fait... On attend que ça se tasse et, à nous le pactole. Je vais voyager. On voyageait jamais avec lui. Ça te tente, Monaco, la Suisse, la Grèce, l'Espagne ?
- Non. Pas l'Espagne... »

Huit heures plus tôt, dimanche.
Mylène avait posté une lettre pour l'étranger. Pour l'Espagne. Elle indiquait au destinataire les coordonnées exactes de son amant. Pour les voyages, mieux vaut seule que mal accompagnée.

Ce lundi, un quart d'heure plus tôt.
Les mains de Mylène se figèrent et retombèrent mollement. Jean avait serré sa cravate très fort autour de son cou. La colère et la tension retombaient. A peine un tremblement, un frisson. Le cou de Mylène marquait un drôle d'angle. Sa langue dépassait. Une grosse limace violette entre ses lèvres grenat. Jean se passa la cravate autour du cou, machinalement, à peine gêné par son col trop rigide. Quoi faire ? L'aide-ménagère ne débarquait pas avant neuf heures. Il avisa le téléphone antique dans le couloir. Une pièce de collection dont il s'était entichée. Il trouvait que ça apportait un cachet à l'appartement. Il dénuda les fils, traîna le corps à proximité puis ouvrit le gaz dans la cuisine avant de sortir prestement. Sans oublier sa précieuse mallette. Il laissait dix bonnes minutes au gaz pour se répandre.

Dépêche AFP.
Lundi 15 novembre 2010.
DEUX EXPLOSIONS COUP SUR COUP DANS LE VIIIe ARRONDISSEMENT DE PARIS.
Ce matin, aux alentours de sept heures, une explosion a dévasté l'appartement de Maître L., avocat d'affaires dans un important cabinet parisien, tuant sur le coup son épouse et, par miracle, ne blessant que légèrement deux septuagénaires, ses voisins immédiats. Maître L., lui même, a été tué cent mètres plus loin dans l'explosion presque simultanée de sa voiture. Aucune autre victime n'est à déplorer. La police penche pour un règlement de compte.